Hmar Tahouna — First Edition Presentation
Quelle est votre définition du théâtre citoyen ? Dans un monde étouffé par la vitesse, les écrans et les certitudes, peut-on encore prendre le temps d'écouter un monologue, de soutenir un regard, de sentir une énergie vivante, d'être bousculé par un décor, mais surtout de joindre sa parole à celle des comédiens ? Oui, c'est encore possible, comme cela l'était dans les antiques cités grecques.
Le collectif Hmar Tahouna, né de la jeunesse en effervescence de la ville ocre, nous a offert un moment hors du temps : un fleuron de ce que le théâtre-débat peut apporter à sa cité, et pourquoi pas à son pays. Une prise de conscience citoyenne et critique, un regard affûté mais ouvert à la contribution de tous. Bienvenue en démocratie.
Le projet Hmar Tahouna se veut un cri de détresse, portant la voix du Maroc des opprimés. Un Maroc qui se cherche et tente de se définir malgré ses problématiques identitaires, religieuses, économiques, post-coloniales et africaines. Une jeunesse qui refuse de subir l'Histoire et ose enfin le périlleux exercice de se regarder en face, à travers le miroir du théâtre. Comment ne pas souhaiter le plus grand succès à ce projet audacieux et inédit ?
Lors d'un débat télévisé français, Yann Moix demanda au philosophe Michel Onfray de définir le peuple. Celui-ci répondit : « Le peuple, c'est tous ceux sur qui s'exerce le pouvoir. » À mon sens, il n'existe pas de définition plus exacte.
Samedi X novembre à 20h, aux Étoiles de Jamea Lefna, j'ai entendu le cri de détresse du peuple marocain s'élever dans le ciel calme et froid de la médina de Marrakech, à quelques pas de la place mythique et bruissante. Dans ce contraste saisissant, la nuit se prêtait au rêve et à la réflexion.
Si vous connaissez Bottom, le tisserand du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, une étrange sensation de ressemblance pourrait vous traverser. Mais ici, point de légèreté shakespearienne. Salah Charef a choisi de jouer le tout pour le tout.
Que représente le terme Hmar dans notre société marocaine ? Une insulte, répondra-t-on. Le Hmar est celui qui s'entête, qui ne comprend pas les subtilités. Mais c'est aussi un animal serviable, proche de l'homme, connu pour son endurance et sa docilité. Parfois pourtant, il se cabre et résiste. Alors l'homme lui attribue une mauvaise réputation, oubliant ses innombrables qualités et sacrifices. Car il est dans la nature de l'Homme d'être ingrat envers ceux qui se dévouent à sa cause.
La pièce s'ouvre sur une longue scène où Hmar Tahouna, alias Salah Charef, fait tourner sa M3esra jusqu'à l'épuisement, répétant frénétiquement : « Dour alhmar dour ! » (« Tourne, ô âne, tourne ! »). Ces mots, joués avec une émotion indescriptible, provoquent d'emblée compassion et malaise, annonçant la couleur de ce qui va suivre.
Le monologue qui s'ensuit révèle la souffrance profonde de ce personnage, semblable à Sisyphe condamné à rouler sa pierre. Ici, il tourne sa meule à l'infini. Qu'est-ce qui pousse l'Homme à agir sans cesse pour ne pas sombrer dans l'inaction et la résignation ? Pourquoi sa fierté l'oblige-t-elle à entreprendre des actions vouées à l'échec, dans un monde où les dés sont pipés et les chances inégalement réparties ?
Après cette scène fondatrice, surgit une galerie de personnages et d'animaux de la Zriba, chacun porteur de ses vices et vertus. Un univers scénique d'allégories et de références sociétales et religieuses s'installe, autour du thème de cette première édition : Addiction et société.
Le public, divisé en deux clans, doit trancher : qui est responsable de ce qui va mal ? Le peuple ou l'État ? Première fracture révélée. Chaque scène offre deux variantes selon la sensibilité du spectateur, qui voit se matérialiser ses pensées les plus profondes. Liberté ou obéissance, curiosité ou aveuglement : le public observe, juge, et se confronte à ses propres contradictions.
Enfin vient l'heure du débat, orchestré par Hmar Tahouna dans une performance d'improvisation digne des plus grands talents du théâtre mondial. Le public, emporté par l'acteur, rédacteur et metteur en scène, passe de surprise en surprise, le cœur tantôt comblé, tantôt révolté. Jusqu'à la fin, chants, dialogues et monologues ciselés hypnotisent une audience qui ne demandait qu'à être bousculée dans ses certitudes.
Un souffle essentiel de cette aventure réside dans l'engagement total du collectif Hmar Tahouna. Acteurs, décorateurs, musiciens, compositeurs et chanteurs ont uni leurs talents dans une même ferveur, donnant chair et âme à ce projet. Chaque scène, chaque note, chaque voix portait la marque d'un dévouement rare, où l'art devenait à la fois résistance et offrande. Dans un environnement traversé de contraintes de tout genre, les jeunes artistes ont dû inventer des chemins là où tout semblait fermé. Leur courage et leur créativité ont transformé l'adversité en tremplin, prouvant qu'un théâtre citoyen peut éclore et s'imposer, même au cœur des obstacles. Ce projet est ainsi devenu plus qu'une pièce : une victoire de la passion sur la résignation.
Merci au collectif Hmar Tahouna. Merci à Salah Charef d'avoir conçu et impulsé ce projet artistique exceptionnel. Nous vous souhaitons un plein succès bien mérité à chaque édition.
Hicham Elamili est un auteur et consultant passionné par le théâtre. Son parcours est marqué par une volonté constante de relier l'art à la citoyenneté, en faisant du texte et de la scène des espaces de réflexion collective. Ses contributions s'inscrivent dans une démarche critique et engagée, où l'écriture devient un outil de questionnement social et le théâtre un miroir des réalités contemporaines. Inspiré par les grandes traditions littéraires et philosophiques, il cherche à donner une voix aux silences et à mettre en lumière les fractures de la société marocaine. À travers ses écrits et son action, Hicham défend un théâtre citoyen, participatif et vivant, capable de provoquer l'émotion autant que la pensée.